J’ai osé le premier pas

Comme le dernier arrivé de la classe, on nous l’a tous présenté. Son ordinateur en guise de fourniture scolaire, il faisait la tournée des bureaux. « Damien est le petit nouveau de l’équipe d’en face ! », annonçait son manager à chaque fois qu’il dépassait un nouveau service de l’étage. Une semaine s’était déjà écoulée, les habitudes de Damien m’étaient connues : plutôt simples. Un geste timide de la main = bonjour tout le monde. Je pars manger = je disparais à 11 h 45, sans rien vous dire. On prend le goûter ? Une pomme golden à 4h de l’après-midi. Je pars et vous ? Debout, il fixait la salle, celui qu’il croisait le premier du regard avait droit à un hochement de la tête en guise d’au revoir. Ainsi sont rythmées ses journées, à l’angle de cette marguerite, au coin de l’open space.

Aujourd’hui, j’ai décidé de me présenter à Damien. Je stresse un peu – je l’avoue, c’est bien la première fois que je fais le premier pas. Allez je me lance, je prends une feuille, un stylo et m’assieds en face de lui afin d’entamer la causerie :

– Bonjour, je suis Danielle. je travaille sur x projet avec xx team, je m’occupe de xxx et toi ?

– Moi, c’est Damien et je code !

– Tu m’apprendras ?

– Oui – un large sourire à l’appui.

Ce soir en rentrant chez lui, Damien n’a pas hoché de la tête pour me dire au revoir, il m’a plutôt laissé une note sur un post-it qu’il a pris soin de coller sur mon écran de travail : « Comme toi, le code n’a pas de limites – merci d’avoir osé le premier pas.« 

Damien est le nouveau venu sur l’aile 1 de l’étage 8 dans cette corporate. Il est sourd et muet, mais de lui, ce qu’il veut que l’on retienne avant tout c’est qu’il code, et qu’il excelle dans ce qu’il fait. Il se surpasse dans ses présentations, pour la dernière en date, il avait réussi à coupler sa Google home à son travail, substituant ainsi sa voix à celle de l’assistant virtuel. Il venait de nous rendre sourd-muet-bluffés, tout à la fois. De nos différents échanges, j’ai appris à découvrir son univers à lui. Par exemple on ne dit pas, selon lui, le langage des signes – c’est un peu « insultant » – mais plutôt la langue des signes… J’en connais 6 mots et j’ai hâte d’en apprendre plus …

Les gens dans les couloirs s’étaient laissés attendrir par notre discussion passée – comme pour dire : « c’est tellement gentil de ta part de te soucier d’un collègue en situation particulière ». Bientôt, la RH pourra mettre ses statistiques à jour : « x personnes spéciales embauchées qui s’intègrent rapidement à nos effectifs (bla bla bla… tous ces discours qui collent bien à l’image d’une compagnie)… »

Soyons honnêtes, seul mon élan de curiosité m’avait motivée, plutôt qu’un quelconque acte de gentillesse, quand je me suis approchée de lui. Je voulais tout savoir, absolument tout : comment il vit au quotidien ? Dans les transports ? Chez lui, à la maison ? Sa famille ? Quels étaient ses centres d’intérêts ? Puis il m’a fait cette note, qui à elle seule a suffi à faire taire mes interrogations. Je l’ai pris comme un rappel à l’ordre et depuis j’apprends de lui autrement. Il se sent bien lorsqu’il code, il recrée l’univers à sa façon ; il est comme un de ces super-héros au « potentiel illimité ». Depuis, on l’appelle « Damien le codeur ». Je crois qu’il aime bien, il sourit à chaque fois qu’il lit son surnom sur nos lèvres…

Aux dernières nouvelles, Damien prépare un diplôme en business et stratégie digitale, en cours du soir. Je me suis posée la question avant vous – un interprète traduit les cours dans la salle. Vous avez parlé de limites ?