Dans les bras de mon père

Êtes-vous bons à quelque chose ? Moi, oui ! Enfin je crois. Je suis bonne… Avec les gens. Ils me parlent – peut-être parce qu’ils ont confiance et quand bien même ils se taisent je continue à les lire, à les écouter. Comme à cet entretien d’embauche… J’avais fini par connaître l’essentiel des questions généralement posées et m’y suis minutieusement préparée – certainement un peu trop.

Dans la salle, le recruteur sourit, je fais de même. Il m’impose un silence durant lequel il parcoure le curriculum vitae (cv) ; de temps à autre il jette des coups d’œil par-dessus l’épaule – Il se croit fort, tout comme moi dans les bras de mon père. Quand il eut fini d’entretenir le suspens qui nous réunissait autour de cette table de verre, il introduisit enfin la conversation :

– Parlez-moi de vous ? Pensez-vous être professionnellement stable ? Dites m’en plus sur vous et vos aspirations …

Je souris (intérieurement), on me l’avait déjà fait des dizaines fois; des réponses structurées j’en avais pléthore en réserve ! Et pourtant ce jour-là, mon esprit a voyagé sans y convier mes mots. Devrais-je tout lui raconter ? Il continuait à me fixer du regard et moi je feignais de réfléchir profondément ; je finirais bientôt par l’agacer avec mes mots qui traînaient leurs pas …

Des années se sont écoulées depuis que j’ai exprimé aux miens, le besoin de « changement professionnel ». Ils l’avaient plutôt bien pris, mon père était content, enfin je crois, je l’ai vu dans ses yeux ; la lueur y était différente ce jour-là. Lueur qui m’avait parfois fait culpabiliser. Mes propres yeux m’avaient trahi, me forçant à observer jour et nuit cette lueur ne plus quitter ses yeux, année après année. Il (sur) vivait tant bien que mal à la perte de son amour de jeunesse. Il avait réussi à s’accommoder – en fait non, il chérissait toujours cette image d’eux, vieillissant main dans la main- Ad vitam aeternam ! La télévision pouvait bien s’éteindre, eux seraient encore là, affalés sur le canapé à contempler le monde sur le petit écran. Mes propres yeux m’ont trahi et ensuite contrainte à accepter ma réalité : je n’étais plus forte dans les bras de mon père, alors je suis partie …

Récemment, je l’ai revu – mon père. Il m’a prise dans ses bras. Ses étreintes n’ont plus le même goût. Je les ai longtemps dégustées sans en appréhender la saveur. C’était étrange. Du haut de son mètre quatre-vingts, il se tenait droit pour souffler sa nouvelle bougie. Des nombreux cadeaux qu’il a reçu, il lui manquait toujours les rides, le chanceux. Nos regards fuyants finirent par se croiser. J’ai souri, lui aussi. J’ai plongé mes yeux dans les siens, mais je n’y ai rien vu, la lueur avait disparu : je me suis sentie, de nouveau, forte dans les bras de mon père.

Je braisais enfin la glace entre le recruteur et moi :

– comme vous pourrez le constater, pour accomplir au mieux ce projet, il m’a fallu mettre en place une stratégie professionnelle comme décrite dans le cv… Etape après étape je vous en dirai plus sur moi, si vous le permettez…

Les meubles n’avaient pas bougé encore moins la tapisserie isolante posée aux murs, mais l’entretien s’est déplacé au rythme cadencé des vibrations de nos cordes vocales. Le recruteur était fort, tout comme moi dans les bras de mon père. Nous voulions la même chose, je l’ai vu dans ses yeux, enfin je crois ! Alors, je suis restée…